La Sortie ratée de Fred Looseman

par Bertrand Cayzac

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Fred Looseman a été l’évaluateur en chef de risques au Crédit Mondial ainsi que le président de la Commission pour la répression du blanchiment des capitaux. À présent, son travail consiste à réparer les guichets automatiques de banque.

Parfois il entend des voix qui l’émeuvent au point de pleurer. Comme son compte en banque déborde de l’argent de la délivrance, c’est à de tels moments qu’il se transforme en super-héros de la finance : Floozman.


— Tu comprends, Sancho, je t’ai demandé de m’accompagner aujourd’hui parce que nous allons faire de grandes choses. Je veux que tu sois témoin.

— Tu me fais peur quand t’es bizarre comme ça, Fred, répond Sancho en se rongeant le pouce. Ça fait plusieurs jours que t’es bizarre, tu sais. T’as sûrement un problème.

Sans se retourner, Fred indique les sacs de billets à l’arrière de la camionnette.

— On va les donner aux pauvres et on va passer à la télé.

— T’es louf ? Où c’est que t’as pris ça ? On a pas le droit. C’est pour entendre ces conneries que j’ai pris un jour de congé ?

— Mais y va rien nous arriver. Au convoyeur à qui je les ai empruntés non plus. Et puis tu sais que je suis protégé. C’est à cause de mon travail d’avant, je crois. Et puis sinon, tant pis. J’ai vu cette mendiante hier, elle m’a regardé droit dans les yeux. Ça m’a fait tout drôle et j’ai pensé : c’est vraiment ça que nous devons faire. Les aider.

— T’es sur qu’on va passer à la télé ? C’est cool, mais ça va m’apporter quoi ?

— Tu verras. C’est une bonne action. Tout le monde va t’aimer. Après, ils voudront t’interviewer et tu te feras payer. Si tu te débrouilles bien, tu pourras te faire remarquer pour faire d’autres trucs. Maintenant, il faut patrouiller.

Il se concentre sur la conduite.

— Moi je suis pas sûr que tu sois vraiment bien dans ta tête, dit Sancho, mais bon, on va en garder un peu pour nous, hein ?

— Pas moi, Sancho. Pour toi, nous verrons à la fin de la journée.

— T’es louf. Tu vas pas le faire.

* * *

La camionnette se dirige vers la banlieue en direction de Plouvigny, à travers les quartiers les plus pauvres la ville. Fred pense au jeu vidéo. Ici les textures sont rêches et les surfaces nues. Ce ne sont que tours et barres d’immeubles délabrées.

Fred Looseman avise une longue file de pauvres gens sur le trottoir. C’est une soupe populaire.

— Arrêtons-nous ici.

— Mais on va jamais passer à la télé avec ces Clodos !

— Mais si ! Au contraire. Ce sont des victimes. Fais-moi confiance.

Fred ouvre en grand les portes de la camionnette. Il fait glisser trois gros sacs sur le sol puis les ouvre.

— Venez, venez tous ! Prenez de l’argent. Il vous guérira !

Quelques-uns tendent l’oreille mais les premiers à s’approcher sont des jeunes tout gris et noirs surgis d’on ne sait où.

— Venez et prenez-en tous ! Cet argent vous apportera un soulagement... er... supérieur ! Vous mangerez à votre faim et vous connaîtrez la chaleur... la chaleur de l’amour supérieur.

— Supérieur à quoi ? demande Sancho qui s’inquiète.

— Je sais pas. Comme à l’hôtel ? Ou alors ils sont en bas et l’argent vient d’en haut. Il faut bien leur dire quelque chose !

— Le Gospel est en lui. Murmure un des adolescents.

— Mais non. C’est un pauvre ’ouf ! Fais voir les biftons.

Les billets commencent à circuler dans la foule qui s’agrège autour de la camionnette. Rapidement, la situation tourne à l’émeute. Les deux jeunes ont la partie belle face aux indigents. Les coups pleuvent. Un sac est déjà emporté.

— Faut partir, là ! fait Sancho d’une voix blanche en tentant de récupérer le fond des deux sacs restants. Les jeunes reviennent plus nombreux. Sancho est déjà à terre, roué de coups de pieds.

Fred recule et se trouve acculé au fond de la camionnette.

— Les clefs ! Aboule les clefs ! Un gamin édenté aux yeux fiévreux enfonce la pointe de son couteau dans sa gorge. Fred s’exécute.

En quelques minutes, Sancho et Fred se retrouvent dépouillés, à moitié nus au milieu du carrefour. On entend les sirènes de la police.

— Je suis protégé, je t’assure.


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