Floozman et les gens du voyage

by Bertrand Cayzac

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To the English translation

Fred Looseman used to be the head risk assessor at World Wide Credit Corporation and the chairman of the Anti-Money Laundering Commission. Now he works as an automated teller machine repairman.

Sometimes he hears voices, and sometimes what he hears moves him to tears. His bank account overflows with the money of deliverance, and he becomes a financial super-hero: Floozman.


Comme tous les dimanches matin, Cyril Guidon avait quitté femme et enfants pour courir les seize kilomètres qu’il considérait comme un minimum vital.

Cet exercice mettait sa volonté à l’épreuve. Méprisant les résistances sans nom qui le contenaient encore dans un demi-sommeil détestable, il avait effectué la séquence d’action optimale qui le séparait de la sortie, sans négliger l’indispensable petit-déjeuner équilibré, puis il s’était jeté au-dehors malgré la pluie.

Sa récompense ne tardait pas car dès le second kilomètre, au niveau de la bretelle nord, il sentait enfin revenir ses forces et sa sérénité.

Il s’agissait de forces mesurées, méritées, comme tout ce qu’il avait jamais obtenu. Souvent, au moment précis où l’effort lui devenait léger, il se sentait comme au-dessus de lui, voyant son propre corps en mouvement : sec, ramassé, endurant. Il sentait alors son esprit agile prêt à effectuer les calculs stratégiques et tactiques indispensables pour conserver le contrôle. Minimiser le temps alloué aux 80% de tâches qui ne représentaient que 20% de sa productivité personnelle, réserver des plages de temps à la réflexion, publier son business plan avant le prochain comité de direction, libérer un soir par semaine pour les enfants, recadrer l’aîné en vue de sa préparation à l’école d’ingénieurs, diminuer son taux de cholestérol, manger des légumes, entretenir son cœur, sa mémoire, ne pas mourir.

Bien sûr, cette vitalité lui permettrait avant tout de satisfaire sa première priorité : l’épanouissement. Que pourrait-il vouloir de mieux pour lui et pour les siens ? Ce chemin de pensée souvent emprunté le long de la Nationale 9 menait invariablement à des rêveries amoureuses angoissées : quand pourrait-il enfin renouer avec Pétula, et comment ?

C’est au niveau du pont qui franchit l’autoroute, un peu avant la base nautique, que la fatigue commençait généralement à se faire sentir. Le défi des derniers kilomètres unifiait enfin sa pensée et ses énergies, toutes tendues vers la victoire qu’il lui fallait remporter sur lui-même.

Mais ce matin-là, insidieusement, Cyril redoute la traversée des vastes champs de betterave au-delà desquels commence la banlieue de Plouvigny.

C’est peut-être de cette manière, en inclinant légèrement la tête de côté comme pour refuser l’obstacle qu’il aperçoit les caravanes en contrebas, juste en bordure de l’autoroute. Stimulé par des torrents d’endorphine, son cortex enregistre l’image avec clarté et répulsion : autour d’un brasero en fer-blanc, une petite fille et un vieil homme à la peau tannée mangent des épis de maïs. Autour d’eux, le campement est endormi à l’exception d’un chien qui s’agite autour d’une caisse surmontée d’un parapluie déchiré.

Zachariah Zai regarde fixement la gamine toute entière occupée à sucer le beurre retenu par les doux alvéoles de l’épi. Derrière elle commence la rangée des piliers en béton qui supportent la passerelle. À l’arrière-plan s’étendent les vastes champs de betterave au-delà desquels on entre dans la banlieue de cette banlieue où il a juré de ne plus aller. D’ailleurs, qui voudrait aller là-bas et n’importe où ailleurs dans ce pays ?

Zachariah se dit que c’est la fin. Sa propre fin lui importe peu. Cela fait plusieurs décennies qu’il s’est figuré la bordure d’échangeur où se terminerait sa route. Il ne la craint pas plus que le froid ou le vent. Mais il ne voit aucun commencement pour la petite Preciosa, ni pour les autres. Dans le silence qui les isole, il ferme les yeux pour un instant — si bref qu’elle ne s’en apercevra pas, pense-t-il.

Cet instant lui suffit pour comparaître devant les siècles et devant les ancêtres qui ont inauguré l’errance et dont il ne sait rien.

Lorsqu’il revient dans l’axe de sa course, Cyril est pris de vertige. Est-ce un malaise cardiaque ? Il s’arrête pour consulter l’écran à cristaux liquides de son bracelet biométrique. Chaque cristal obéissant rigoureusement au champ électromagnétique de son groupe, les composants de l’afficheur sept segments livrent la valeur calculée par le processeur sur la base des signaux fournis par les capteurs. Les indicateurs sont bons.

Pourtant le malaise s’aggrave. Il sent des tiraillements aigus dans sa poitrine. Ce sont les signes de l’infarctus. La soudaine proximité de la mort glace son sang. Avant de s’effondrer sur la balustrade, il jette un regard de bête autour de lui. Dans cet instantané, tout est transformé ou plutôt, révélé. En effet, Cyril a toujours connu le monde misérable traversé par sa course sans jamais porter sur lui le regard adéquat.

Autour d’eux, un océan de matière se meurt de répétition.

Les nuées chaotiques qui recouvrent la région, lâchement tissées de molécules simples, font au ciel délavé trois nuances de gris. Plus haut, l’espace sidéral s’étend autant que nécessaire. Au-dessous, les betteraves expriment les mêmes gènes au même rythme sur des kilomètres de sillons rectilignes. Plus bas, la terre est homogène, désherbée, dépierrée, nourrie de manière équilibrée. Il n’y a sûrement pas d’enfers.

Des premiers hangars de tôle aux abords de la base nautique, ciments, asphaltes et bétons figent immuablement les cailloux des rivières. Dans les entrepôts et les locaux d’entreprise désertés, enroulées sur des disques durs, dorment des files immenses de charges magnétiques binaires. Ce sont les données qui permettront le transport des betteraves, le stockage du béton ou bien la gestion des ressources humaines.

La syncope ne vient pas. Il se tient en sueur au-dessus de la rambarde. Il pense à Pétula nue, encore endormie, à peine séparée du vide des champs par l’épaisseur d’un mur de lotissement bon marché.

Ses chaussures de sport d’un blanc éclatant et les fibres synthétiques de son survêtement d’un bleu uniforme et franc font violence à cet univers de gris fatigués. L’intensité de ces tons le relie symboliquement aux pelouses vertes des stades et aux tableaux de résultats chiffrés qui occupent les écrans du dimanche.

Zachariah Zai a vu disparaître les paysages. L’espace s’étend alentour comme un vilain papier peint, aussi impénétrable qu’un mur malgré le vide et l’horizon qui le nargue.

Il ne l’a pas encore annoncé aux familles, mais il ne trouve plus d’endroit où aller. La commune exige qu’ils quittent ce terrain. La police ne tardera pas à les expulser et ils ne pourront pas aller plus loin que le grand bidonville de Vérugny. C’est la fin. Ils n’iront plus sur les chemins. Les vieux crèveront oubliés dans les hôpitaux. Les grands survivront encore aux franges de la banlieue sans victoires ni butins. Les grandes les suivront. Les enfants iront à l’école des années entières et deviendront réellement pauvres.

Les yeux fermés, Zachariah sait que Preciosa attend respectueusement qu’il lui adresse la parole, pleine de confiance. Accablé, impuissant, il prolonge encore son recueillement, inclinant imperceptiblement la nuque malgré lui.

* * *

Plus loin dans la capitale, Fred Looseman cherche fiévreusement à se garer. Une force bienveillante qu’il ne comprend pas exige son attention. Il lui faut vite trouver un parking, une contre-allée ou un simple coin de trottoir. Malgré sa hâte, il n’est pas véritablement inquiet. L’avertisseur d’une voiture retentit derrière lui.

Mais il n’avance plus. Dans le trafic congestionné, il distingue la voix puissante et désincarnée du vieux Zachariah. Il le connaît, il se connaît. Il est de nouveau Floozman.

* * *

Chant de Zachariah :

« Nous vivions au bord des chemins
Menant chevaux et Mercedes
Au long de notre beau destin
Depuis l’inde et par le Limes

Dans les royaumes florissants
Aux potagers miraculeux
Dans l’infortune et dans le vent
Nous avons rendu grâce à Dieu

De nous accorder chaque jour
Le pain et la bonne aventure
En nous guidant par les détours
Pour nous garder de la roture

Mais voici la carte abattue
La mort sourit à ce qui vient
Et voilà bien sa vertu,
De nous il ne restera rien

Lorsqu’on ne trouvera parcelle
Qui ne rende compte au bailleur
Des ressources qu’elle recèle
De sa fonction, de sa valeur

Or nous n’avons que nos deux mains
Et notre vieille liberté
Conquise sur les grands chemins
Dans la roue de la voie lactée

Mourir sans fin, se transformer
Est-ce l’horizon de l’exil ?
Faut-il donc ainsi désarmer,
Du voyage, perdre le fil ?

Il est temps de dire aux enfants
Que nous avons perdu le nord
Que nous sommes mauvais parents
Et que c’est nous qui avons tort ».

* * *

Le téléphone. La voix de Mlle Marinella résonne dans l’habitacle.

— Comment allez-vous faire ?

Floozman ouvre les yeux, il constate que du temps s’est écoulé. Docile, la circulation contourne l’obstacle.

— Je dois y aller tout de suite. Je laisse la camionnette

Floozman ouvre la portière, puis il se ravise. Il ouvre le cahier de maintenance et tape « je reviens », en souriant énigmatiquement.

— Je ne parle pas de la camionnette. Je parle de l’autre, Cyril Guidon. J’ai capté une autre prière en détectant votre retour.

— Une autre prière ? Je n’ai rien entendu.

— Bon. Nous verrons. C’est à côté. Les Floozboys sont en route...

Lorsqu’il descend enfin, une moto vient droit sur lui. Floozman ajuste sur sa tête le casque qu’on lui tend, puis il monte et disparaît au coin de la rue.

* * *

Zachariah plisse les yeux. L’enfant lui sourit. Le temps passe. Les voitures filent sur l’autoroute. Il ne voit pas l’homme qui est maintenant étendu sans connaissance sur le pont au dessus des voies. Les rares voitures qui passent à côté de Cyril Guidon ne s’arrêtent pas. Quelques conducteurs le signalent à la police puis l’oublient.

Ouvrant une voie dans le champ de betterave, une petite troupe avance sous la pluie, guidée par Floozman. Quelques parapluies en émergent et se balancent légèrement au rythme du chant qui scande sa marche vers l’échangeur.

L’instant suivant, Floozman et sa suite franchissent maladroitement le talus pour s’approcher de Zachariah.

— Bonjour Zachariah. Je viens pour vous délivrer.

— Que veux-tu étranger. Je n’ai pas d’argent pour la quête.

-Moi, je vais te donner des millions de millions de dollars et vous serez libres, toi et les tiens.

— Donne ton argent étranger. Fait Zachariah en souriant. Mais garde-le si tu veux qu’on s’en aille d’ici toi aussi. Nous n’irons pas dans ton église non plus. En fait, tu peux partir. En disant cela, il le chasse de la main.

Les hommes du clan qui étaient restés en retrait au seuil de leurs caravanes s’approchent du vieux Zachariah.

— Zachariah, j’ai entendu ta prière. Tu dois prendre mon argent et sauver ta famille. Floozman fait un signe et un Floozboy ouvre une malle. Sous un premier tiroir garni de pierres précieuses et de bijoux, il découvre des piles de billets.

Zachariah est ébranlé.

-Tu comptes sur nous pour écouler tout ça ? Mais tu es déjà mort, avec ton cirque ! S’exclame un des hommes. Si les flics te voient chez nous, on va se faire serrer !

— Attends petit. Fait Zachariah. Il se passe quelque chose de spécial. Apporte du café.

Avec le café, le cercle se forme et se stabilise. Une aura d’espoir se propage alentour. Sous les rayons obliques du soleil qui perce enfin, les betteraves prennent une subtile teinte orangée.

-Mais que ferons-nous de tant argent ? Reprend Zachariah.

-Je ne sais pas, je n’ai pas de vision précise. Vous avez prié pour les autres, pour le passé et pour l’avenir. Cela complique les choses, répond Floozman. Mais je dois vous sortir de là. Je peux vous aider à poursuivre la route de l’exil ou à reconquérir votre royaume. Savez-vous que la petite est l’héritière légitime du Roi de Bénarès ?

Dans le silence troublé qui s’installe, tous les regards se tournent vers Preciosa.

— Mais rien de tout cela ne vous rendra réellement plus libres que vous ne l’étiez avant d’échouer ici, reprend-il.

— Je sais, moi, que tu es une petite fille de Roi. Dit Zachariah. Montre ton anneau à M. Floozman.

La petite Preciosa s’exécute sans que personne ne semble vraiment surpris. Floozman examine le bijou antique dont les pierres précieuses figurent un taureau blanc vêtu de parures.

— Des fois, je rêve que tout le monde monte dans des charrettes couvertes de guirlandes, dit elle, toutes attelées au même taureau très fort et gentil, et que nous allons vers un palais qui est très loin...

Un Floozboy tire Floozman par la manche, échange un regard avec lui, puis s’avance dans le cercle.

— Concrètement....Hummm — il se racle la gorge — nous pouvons commencer par acheter ce champ en attendant de vous fournir de nouvelles caravanes, avec des camions Américains spécialement aménagés, du type de ceux qui sont utilisés par les cirques. Nous pouvons d’ailleurs mettre sur pied un cirque complet avec tout le personnel, pour vous éviter de travailler. J’ai entamé quelques démarches dans ce sens-là en venant. Nous pouvons également acheter pour vous des milliers d’autres terrains avec des points d’eaux et des hectares de nature propre, sur tous les continents. Nous avons également pensé à une assistance juridique et une escorte armée pour vous accompagner dans vos déplacements. Bien sûr, ceci ne constitue qu’une première approche.

Face au silence persistant, Floozman ajoute :

— Vous pourriez nous emprunter tout cela et employer les avocats pour vous protéger, si vous préférez...Voilà ! Nous serions une joyeuse troupe de campeurs, installés à côté de vous, et vous...

— Ouaaiis, font les Floozboys, des campeurs !

— Oui, mais attention — des campeurs errants ! Souligne Floozman.

— Mais qu’est-ce qu’ils font, des campeurs errants ? Demande un jeune Floozboy.

-Bon, alors un cirque ?

— Ouaaiiis, font les Floozboys, un cirque de campeurs errants !

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la troupe regagne le champ de betteraves et commence à s’installer. À l’aide d’ordinateurs et d’une antenne satellite, assis sur des bassines en plastique, quelques Floozboys organisent un centre d’achats sur le talus. Ils s’activent sous le regard circonspect des gitans.

— Attention, voilà le propriétaire. Il est armé. Dit l’un d’entre eux.

En effet, au bout du champ s’en viennent le paysan et son fils armés de fusils de chasse. L’un porte une veste couleur de betterave, l’autre est vêtu d’un survêtement bleu France.

— On discute ?

— Non. Pas maintenant. LSD.

Un troisième Floozboy monte calmement une micro seringue hypodermique sur un fusil à lunette et se dirige vers le sentier escarpé qui mène à la passerelle où Cyril Guidon vient à peine de se réveiller.

— Faire le 17 ! Le 17 ! Pense Cyril en l’apercevant, sans pouvoir faire un seul mouvement.

Le Floozboy s’installe à côté de lui pour étudier sa cible. Puis, découvrant Cyril,

— N’ayez pas peur, je dois neutraliser des nuisibles avec une drogue et si tout se passe bien, ils seront heureux d’être avec nous. Vous pouvez circuler.

— Vous... Vous ne pouvez pas faire ça ! S’écrie Cyril sans trouver dans sa voix le ton d’autorité qu’il voudrait prendre.

Irrité par sa propre faiblesse, Cyril tente de se jeter sur le Floozboy. Le fusil tombe à terre. Le coup part. La seringue vole longuement au ras du sol, et vient se ficher dans le mollet d’une jeune femme qui n’était pas là l’instant d’avant et qui se tient maintenant interdite, derrière la portière ouverte de sa voiture, moteur en marche. Pendant un instant, personne ne crie, pas même les corbeaux.

— MA FEMME ! Hurle Cyril.

Incrédule, Pétula se frotte la jambe. Personne ne prête attention au car de police qui s’arrête en plein milieu de la chaussée tous feux allumés.

En un éclair, tout le monde est embarqué.

* * *

Au centre du champ, en contrebas, les Floozboys ont déjà pu construire quelques baraques de bois et de tôle autour d’une caravane. Ils ont étendu du linge pour apporter un peu de couleur.

Un petit groupe s’est formé autour des paysans. Passés les premiers échauffements, on enregistre des progrès : déjà la récolte de l’année est vendue au comptant, dix fois le prix du marché.

— Ces betteraves sont terriblement isolées — leur explique l’infiniment riche. Si vous consentez à contempler sereinement la métamorphose de cet endroit, vous pourrez jouir pleinement de l’argent que je vais vous donner et vous nourrir de joie jusqu’à la fin de vos jours.

— Quelle métamorphose ? Demande le père.

— Les graminées, les arbres puis les bêtes reviendront. Nous créerons un étang profond où vivront plusieurs espèces des poissons, de libellules et de grenouilles. Les taupes, les rats, les chats, les vaches et les chevaux habiteront ici en liberté. Les oiseaux nicheront dans les frondaisons et nous, nous verrons combien tout cela est bon. La création retrouvera un cours plus heureux.

— De toute façon, il y a trop de cultures, fait le fils. C’est vrai. Si nous pouvons abandonner la terre, eh bien tant mieux. Surtout si ça favorise la biodiversité...

-Exactement. Veux-tu rester avec nous ? Lui demande Floozman. Veux-tu être libre ?

Pendant ce temps, les premiers camions parviennent au centre du champ en oscillant lourdement sur le chemin tracé depuis la nationale, accompagnés par une nuée d’enfants. Ils sont rouges. L’un d’entre eux est attelé à une bétaillère.

* * *

Le maire de Plouvigny qui a été informé de la présence de Floozman dans la zone industrielle, envoie un employé pour l’inviter à l’hôtel de ville. Ce dernier parvient au campement peu de temps après les premiers camions.

— J’accepte, mais je ne viendrai pas sans le vieux Zachariah, dit Floozman.

Embarrassé, l’employé téléphone.

— Entendu.

* * *

Le maire est un jeune homme un peu raide, chaleureux, visiblement proche du peuple. Il vient à la rencontre de Floozman lorsque celui-ci pénètre dans le bureau accompagné de Zachariah et de quelques Floozboys. Après les présentations le maire dit :

— M Floozman, j’admire votre générosité. Je ne vous cache pas que je suis curieux de connaître vos idées. Peut-être allons-nous trouver des convergences ?

— M le maire, au risque de vous décevoir, je dois vous dire que je ne défends pas d’idées bien définies. C’est en me rendant attentif à des visions que j’accomplis ma mission.

— Dites-moi quelle est cette mission et quelle est la vision qui vous a poussé à vous rapprocher des romanichels ?

Floozman se penche en avant et lorsqu’il se met à parler, l’électricité cesse de circuler dans les circuits de la mairie. La pénombre se fait dans le bureau.

— Jean-François, tu es une bonne personne. Je peux te donner un milliard de milliards de dollars à distribuer aux pauvres et aux riches. Ils pourront arrêter de travailler si la vie d’autrui n’est pas en danger. Il restera assez d’argent pour embellir la ville et la campagne. Rejoins nous et découvre la joie. Tu pourras revenir et la transmettre à tes gens.

— M Floozman, je considère votre offre avec beaucoup de ...perplexité. Mais je reconnais qu’un grand nombre de mes administrés a déjà accepté cet argent. Beaucoup d’entre eux vous ont suivi. D’ailleurs, je comprends que le fils du propriétaire du champ où vous vous êtes établi n’est pas loin d’en faire autant Je ne sais pas ce que vous attendez d’eux mais je veillerai à ce qu’il n’y ait pas de dérives. En attendant, souhaitez-vous des tentes ou une aide médicale ? Souhaitez-vous que la mairie vous prête un autre terrain ou un local ?

— Si tu veux nous aider, fais sortir mon associé de prison et laisse à Zachariah et à sa famille la jouissance du talus que tu leur avais alloué. Donne à mes assistants les autorisations qu’ils demandent. Organise la distribution de l’argent que je vais te donner. Pour l’essentiel, laisses-nous faire et viens nous voir dans quelques heures. Voici déjà quelques liasses.

Les billets s’empilent sur le bureau du maire.

— Je ne peux pas accepter. Vous savez, je suis moi-même scandalisé par le sort qui est réservé à ces gens mais je suis contraint d’agir de cette manière. Toutes les autres communes de la région les ont rejetés, j’ai fourni le terrain, j’ai tenu aussi longtemps que possible mais trop de gens se sont plaints par voie de pétition, et puis il y a eu des vols...

— De quoi !? Bondit Zachariah. Ça fait longtemps que nous ne volons plus de poules ! D’ailleurs, elles sont élevées dans des usines ! C’est dégoûtant.

— Sois rassuré. Nous allons tous partir, dit Floozman calmement. Et toi aussi, Jean-François, tu peux partir si tu le veux. Je serais heureux si tu nous suivais. Si tu ne renonces pas à l’action, tu pourras revenir dans le monde avec un prestige politique grandi. D’ici là, nous ferons de Plouvigny la plus belle ville du monde. Le futur centre est dans le champ de betteraves ! Viens avec nous, Jean-François ! (Viens avec nous, Jean-François, chantent les Floozboys).

— Écoutez, Répond le maire. Je vois que vous représentez un...un mouvement important. Je veux que nous établissions une relation de confiance. Je vais appeler le commissariat, mais l’affaire me semble passablement embrouillée.

Le téléphone ne fonctionne pas car la magie de Floozman a rendu le repos aux circuits électriques de l’immeuble.

— Allons au commissariat, c’est à deux pas.

* * *

Au poste, on entend des hurlements.

— Tout est laid !

Dans sa cellule, sous l’emprise de la drogue, Pétula se débat, horrifiée. Ses mains se crispent compulsivement sur les barreaux, raides comme des pinces. Il ne reste plus grand-chose des conventions qui régissent sa tenue de ville très ordinairement sexy. Son chemisier est déchiré et le désordre de sa coiffure n’évoque en rien l’intention du coiffeur.

— Ah ! J’ai peur ! Je vais être simplifiée ! Simplifiée pour toujours. Je deviens de la terre.... du gazon ! Ne me touchez pas !

— Nous avons dû l’enfermer. Elle est folle. Le médecin doit arriver d’un instant à l’autre, dit l’agent. Et puis on a dû mobiliser toutes les patrouilles avec la fête des allumés, là-bas sur l’échangeur. On attend les instructions de la préfecture.

Le Floozboy impliqué dans la bagarre est dans une cellule adjacente. Les Flooz-avocats sont déjà sur place. Ce n’est qu’après un instant que les nouveaux arrivants découvrent Cyril Guidon assis dans un coin, prostré. Son crâne est ceint d’une aura brunâtre.

La prière de Cyril Guidon longtemps retenue dans les limbes parvient enfin à Floozman, scandée par les cris de sa femme.

Chant de Cyril

— Aussi vrai que tout est laid,
Je veux partir dans le décor
Ici, là-bas, rien ne me plait
La vie me dit attend encore !

C’est presque beau tellement c’est laid
De travailler dans cette zone
Les faits, les faits, rien que les faits
Pour avancer je me bétonne !

Aussi vrai que tout est laid
Je veux retourner dans tes bras
Ramenez-moi vite au palais
J’ai assez vécu comme un rat »

Floozman reprend ses esprits, tremblant de compassion. Il embrasse Cyril puis il se précipite vers la cellule où se tient la forcenée. Il lui prend les mains en pleurant à chaudes larmes.

— Je vais te délivrer. Lui répète-t-il pendant plusieurs minutes. Balançant sa tête d’avant en arrière d’un mouvement mécanique, celle-ci lui répond par une sorte de litanie dolente.

— Faites-là libérer, ordonne Floozman. Elle n’a rien fait.

— Ceci n’est pas en mon pouvoir, lui répond le maire. De plus, il faut la soigner. Que s’est-il passé ?

— Elle est en garde-à-vue mais nous la libérerons lorsqu’elle sera calmée. Fait l’agent de police. Est-ce que l’autre est avec vous ? Puis-je avoir vos papiers ?

Les Flooz-avocats font cercle autour de Floozman pendant que Zachariah Zai tente de se faufiler vers la sortie.

— Reste avec nous, Zachariah, lui crie Floozman. Aie confiance.

Au même instant, une voix amplifiée claironne une annonce dans la rue. Au loin, on distingue les battements sourds d’une grosse-caisse. C’est la musique d’une fanfare qui se rapproche.

— Venez tous à la représentation, ce soir dans le champ des semences, près de l’échangeur. Un spectacle unique au monde. Vous verrez des robots de la 12e génération affronter des gladiateurs russes, les équipements ménagers capables d’émotions qui sont encore dans les laboratoires, des trapézistes génétiquement modifiés pour le vol. Vous verrez le futur de Plouvigny et nos maîtres d’hypnose vous le feront oublier. Les joailliers alchimistes vous enseigneront la transmutation de l’acier en or et vous offriront des bijoux uniques.

Depuis le commissariat, à travers les verres dépolis des fenêtres, on devine un défilé de formes mécaniques et animales. Des chevaux puis des éléphants succèdent aux camions. Maintenant, la musique retentit puissamment dans la rue et se rapproche continuellement.

Dans un fracas de verre brisé ponctué d’un barrissement paralysant, trois éléphants cornaqués par des Floozboys hilares pénètrent dans le poste. Tout se passe très vite. Dans une pluie de billets de banque et de papillons géants, un câble est attaché aux cellules, des échelles de corde sont jetées. Les grilles tombent à terre et dans la plus grande confusion, la troupe est hissée à dos d’éléphant puis s’enfuit sur l’avenue, applaudie par la foule qui accompagne la parade.

L’éléphant ralentit puis se met au pas au centre du défilé. Pom. Pom. Pom. Pom. Les petites cymbales attachées à ses pattes font cling, cling, cling. La grosse-caisse fait BOUM BOUM. Les cuivres retentissent. Les voitures coincées dans les rues adjacentes font Tûûût.

Pétula sanglote dans les bras de Floozman. Zachariah semble étonné par son propre rire. Pris au dépourvu, le maire hésite un instant avant de saluer de droite et de gauche le peuple qui redouble d’allégresse.

— Vous avez l’autorisation, mais je ne sais pas où cela nous mène, soupire-t-il.

— C’est bien à l’image de votre politique culturelle et tout ça... Maugrée Cyril Guidon qui a retrouvé ses esprits. Pendant ce temps, la construction du stade n’avance pas...

— Cyril, souviens-toi de ce que tu as vu. Fait Floozman en levant très haut les sourcils. Comment peux-tu oublier ?

— Mais qui êtes-vous, enfin ?

— Je suis celui qui apporte la délivrance, répond Floozman. Regarde ! Puisant à pleines mains dans les énormes sacs que les Floozboys ont accrochés aux flancs de la bête, il jette autour de lui des poignées d’un mélange de billets de banque, de fleurs et de confettis qui semblent ne jamais retomber. Devant et derrière l’éléphant, d’autres en font autant de sorte que le défilé est constamment surmonté d’une voûte chatoyante.

Soudain, sans que personne hormis Floozman et l’éléphant ne s’en aperçoivent, Pétula atteint un degré supérieur de conscience. Pendant un court instant, son esprit s’ouvre et s’unit à celui de toutes les créatures alentour. `

Elle reçoit en retour une vague de tendresse de la part de l’infiniment riche et de l’animal. La présence de Floozman l’enveloppe. Mais c’est la puissante pensée de l’éléphant qui modèle désormais sa perception.

Pétula l’accepte et se met au rythme de la marche, devenant volume et hauteur, acquerrant force et grandeur, finesse et compassion, nostalgie du troupeau, des forêts et des savanes. Comme l’expression d’une forme cousine, le visage de l’éléphant l’imprègne et lui transmet un secret, un sourire par-delà la mince barrière de l’espèce. Elle regarde alentour et dirige sans frémir ce sourire pointu sur les gens qui la saluent. À son tour, elle saisit des poignées de mélange fleuri pour les jeter en l’air, jouant de son bras comme d’une trompe, suprêmement ravie de dérouler son geste dans le scintillement du ciel.

Maintenant, Pétula danse à moitié nue sur la nuque de l’éléphant. Floozman fait un geste et la musique se transforme en une pulsation psychédélique irrésistible. Les plus attentifs distinguent l’improvisation éphémère d’un musicien. L’hystérie est à son comble. On empêche les gens de se précipiter sous les pattes des pachydermes pour attraper l’argent.

La parade arrive au rond-point du centre commercial de Plouvigny. Sur les écrans géants qui surmontent l’entrée principale défilent les titres de l’actualité locale. On lit :

« C’EST LE CIRQUE : LE MAIRE DE PLOUVIGNY PETE LES PLOMBS ».

Floozman commande par signes. Un Floozboy court aux côtés de la bête, attrape une échelle puis se hisse jusqu’au palanquin. Il installe un terminal sur lequel on peut lire :

« LE CITOYEN DU GRAND PLOUVIGNY — LE MAIRE IMPOSE LA BOHEME

Il est vrai que la gestion du maire ne nous avait réservé aucune surprise. La taxe d’habitation n’a pas cessé d’augmenter et comme on pouvait s’y attendre, malgré les promesses, les nouveaux emplois n’ont pas été au rendez-vous. Est-ce pour gagner en créativité ou bien pour renverser la tendance de la criminalité que cette mairie décide brusquement de donner les clefs de la ville aux bohémiens ? »

« PLOUVIGNY MATIN — LES ELEPHANTS DU MAIRE ATTAQUENT LE COMMISSARIAT

C’est bien depuis l’éléphant qui a ravagé le commissariat que le maire a salué les contribuables encore dans l’ignorance de cette manière peu orthodoxe d’employer l’argent public »

Avant qu’il ne déroule le reste des articles, Floozman donne des instructions.

— O.K. Organisons un jeu télévisé en prime time. Dès ce soir. Le thème : « Les bohémiens — réagissez en direct à l’initiative courageuse du maire de Plouvigny. Des places de cirque et des milliards de milliards à gagner ». Achetez la chaîne dans le même mouvement. Je veux les équipes de journalistes tout de suite !

Saluant toujours la foule, le maire ajoute.

— Un accident. L’affaire du commissariat est un accident ! Je dois appeler le préfet.

— Tu vas réellement te défendre à la télévision dès ce soir, Jean-François. Appelle ton conseiller en communication. Et n’oublie pas, tu es le bienvenu chez nous si tu es las de la politique. Mais tu es un homme droit et généreux. Qui s’occupera de la ville si tu ne le fais pas ?

Instruit par Floozman, le Floozboy glisse vers l’arrière du palanquin et s’active au téléphone. Après avoir envoyé des baisers à une jeune femme qui l’interpelle depuis le trottoir, le maire décroche son téléphone et le rejoint.

— Zachariah, je ne vous ai pas demandé votre autorisation mais vous n’aurez pas à parler à la télévision. Nous nous chargerons de tout. La notoriété du cirque est assurée, il ne vous reste plus qu’à nous le voler.

— M Floozman, je vous remercie. Je ne regarde pas la télévision.

— Parfait. Répond Floozman.

* * *

Le défilé s’engage dans la campagne. C’est une longue file bigarrée et bruyante prolongée d’un cortège sinistre. Des centaines de curieux sont venus le grossir au sortir de Plouvigny, sans trop savoir ce qui se passe. D’autres encore suivent en voiture, vitres fermées.

Au loin, dans le champ de betteraves, on distingue un chapiteau orné de milliers de fanions. Des coups de canon saluent l’arrivée d’une nuée d’hélicoptères. En bordure du champ, des centaines de camions de police grillagés sont postés.

La tête de la parade est maintenant formée de trois cents éléphantes montées par trois cent écuyères portant des torches. Lorsqu’elles passent devant les véhicules blindés, des étincelles crépitent dans l’air du soir.

Des hommes du camp de Zachariah s’approchent de la monture de Floozman.

— Qu’est-ce qu’on fait ? Il y a trop de monde. Ce n’est pas bon.

— Il faut avoir confiance. Nous ne pouvons pas laisser passer notre chance, répond Zachariah. Soyez prêts à partir dès ce soir.

La parade se déploie autour du chapiteau selon des figures chorégraphiques élaborées. Une partie de la foule s’engouffre à l’intérieur. Ceux qui ne peuvent pas entrer s’installent au-dehors, en plein champ. Des Floozboys multiplient des pains. Les jeunes dansent. Des malades et des infirmes se sont regroupés pour attendre Floozman.

À l’intérieur du chapiteau, la télévision a installé un plateau. Pendant que les spectateurs prennent place, le présentateur positionne le débat.

« Peut-on encore fermer les yeux ? En offrant le terrain aux gens du voyage, le maire de Plouvigny, qui va nous rejoindre d’un instant à l’autre, amène la question dans l’espace public. Faut-il loger et intégrer ces marginaux. Si oui, comment ? La résolution du problème ne passe-t-elle pas par la définition d’un statut spécifique ?

Pour conduire ce débat, Mme — il lit sa fiche — « Floozgirl », représentante des Campeurs Errants, une association de soutien aux gens du voyage, Mme Boursou, présidente de l’association des riverains de l’échangeur et M. St Prophyla, chargé de mission au ministère de l’intérieur ont accepté de développer leurs points de vue et de répondre aux questions du public. En attendant le début de l’émission, nous vous présenterons quelques interviews prises sur le vif par nos équipes. Mais tout d’abord, place au cirque et à M Loyal ! »

La régie demande au public une dernière salve d’applaudissements par l’intermédiaire des prompteurs géants avant de plonger le plateau dans l’ombre.

— Et maintenant, les clowns ! » Les projecteurs éclairent M Loyal qui vient d’entrer sur une autre partie de la piste.

Un premier personnage le rejoint. C’est une caricature de Floozman vêtue d’un manteau et d’un turban emplumé. Le manteau est démesuré de sorte qu’il se prend constamment les pieds dedans. Avec un pistolet ridicule, il projette des pièces de monnaie autour de lui en chantant à tue tête. Une odeur de poudre et de muqueuse rectale flotte dans l’air.

— Aïe, tu me fais mal avec tes pièces !

Le clown blanc fait son entrée dans le cercle de lumière.

— C’est pour ton bien. Tu n’auras plus besoin de faire le clown. Tu es riche ! Dit-il avec de larges mouvements de manche. Il tombe. Roulement de tambour. Il se relève.

— Mais tu l’as volé cet argent, ma parole. Tu ne peux pas être riche, TOI ! Fait le clown blanc.

— Comment, je ne peux pas être riche, MOI ! Dis— moi ce que tu veux et je te l’achètera.

— Je te l’achèteRAI.

— RA !

— RAI !

— Bon, si tu veux. Alors, qu’est ce que tu veux que je t’achèterai.

— Ben, je sais pas. Une banane ?

— Tiens. Une pluie de bananes s’abat sur lui.

— Assez ! Assez ! Crie le clown blanc.

— C’est tout ?

— Ben, non. Attend. Une planète ? C’est plus pratique.

— Une grosse ?

— Comme tu veux.

— D’accord. Il se concentre. On entend une sirène d’alarme, les projecteurs s’affolent Un troisième personnage fait son apparition. Il porte un survêtement noir et un loup.

— C’est pas possible. Il a fait tomber LA PLANETE mais elle va écraser TOUT LE MONDE ! Alors on arrête. Je suis sérieux.

— Oui, mais c’est la sienne maintenant ! dit le pseudo Floozman.

— Et quand je dis on arrête, je veux vraiment dire, on arrête ! Crie le troisième personnage sur un ton qui sort insensiblement du registre clownesque. Toi, je vais d’endetter jusqu’à la fin de tes jours avec mon rayon. Tu seras mon esclave et tu cesseras tes bêtises. Il braque un pistolet laser sur son compère.

— Tu me fais pas peur avec ton jouet.

— Quoi !? Un jouet ?! C’est HIGH-TECH. C’est sérieux. Regarde ! Tu as une carte bancaire ?

— Oui, bien sûr. Dit-il en tirant une énorme carte de sa veste.

— Tu veux être riche. Encore plus riche ? Eh bien, c’est facile. Avec le rayon de mon pistolet, je vais lire tes coordonnées bancaires.

— Oui, et alors ?

— Avec tes coordonnées bancaires, je vais établir un ordre de virement universel et irrévocable et toi tu n’auras plus qu’à dire : « Voui » !

— Et pourquoi je dirais « Voui » ?

— Ben parce que tu veux être encore plus riche, pardi !

-Mais c’est quand que je serai encore plus riche ?

— Quand tu auras dit « Voui »

— Et c’est tout ?

-Voui. Tu dis « Voui » quand le rayon te touche et tu recevras tout de suite ce que tu veux. Bien sûr, tu me devras les intérêts correspondants actualisés chaque année. Si tu ne peux pas payer, tes descendants paieront ou bien tu me paieras en services.

— D’accord.

Un rayon rose bonbon part, accompagné d’un son puissamment réverbéré. « Voui ! » Crie le porteur de la carte. Aussitôt, une énorme planète en caoutchouc vert fluo tombe et se dégonfle sur les trois clowns.

Des garçons de piste arrivent en courant et entraînent le paquet dans des filets. La musique reprend.

* * *

Dans la grande loge où Floozman et le vieux Zachariah partagent un narguilé avec les invités de marque, Cyril Guidon tente de se rassembler. Rien ne sera plus jamais comme avant, se dit-il. Il lui faut cependant reprendre le contrôle. Il décide d’utiliser les outils conceptuels les mieux adaptés. Un « SWOT », par exemple.

C’est en pleine élaboration de ce bilan qu’il entend l’annonce de M Loyal : « La reine des éléphants ! ». Cyril Guidon se redresse. Pétula fait son entrée sur la piste, vêtue d’un sari rouge flamboyant.

« Qu’elle est belle ! Songe-t-il tout d’abord, le souffle coupé. Comme son visage a changé ! Puis il se souvient qu’elle s’était endormie à côté de lui il y a un instant, pendant qu’il appelait les urgences. Comment s’est-elle enfuie ? Il ne l’a pas vue partir ! A-t-il dormi également dans ces odeurs d’encens suspectes ? Et personne ne lui a signalé sa disparition ! Cyril Guidon est de nouveau confus et très en colère.

Les garçons de piste disposent de gros tambours sur le sable et distribuent aux éléphants des marteaux adaptés. Pétula tape sur son tambourin et les pachydermes commencent à jouer. Ce n’est pas un rythme, ce n’est pas du bruit non plus. Ce sont des battements étranges et hésitants qui convergent puis divergent comme en se promettant de se réunir de nouveau.

Pétula danse avec les éléphants. Le public est envoûté. À la fin de son spectacle, dans un tonnerre d’applaudissements M Loyal l’accompagne jusque sur le plateau de télévision qui est revenu dans la lumière.

— Pétula, hier encore vous étiez secrétaire de direction. Que s’est-il passé ?

— J’ai déjà oublié. J’ai eu un épisode de dépression aigue, une crise très violente et puis les gens du cirque se sont occupés de moi. C’est comme ça que j’ai rencontré les éléphants. J’ai tout de suite su que ma vie était auprès d’eux, répond-elle en regardant la caméra, surtout avec Ratnapala, le jeune mâle avec lequel je suis entrée en piste. La vérité... la vérité est que nous nous aimons et que nous avons trouvé les moyens de nous donner mutuellement de la joie. Je... je voudrais dire sans tarder à mon mari que je dois le quitter pour suivre la troupe. Il comprendra. Les enfants me rejoindront. Je ne veux pas qu’ils passent à côté de ce bonheur. Le cirque a de bons professeurs, et aussi de très bons avocats...

— Eh bien, c’est un grand moment d’émotion et de sincérité que vous nous offrez là, Pétula. Reprend le présentateur.

Cyril Guidon suffoque, il veut défaire son nœud de cravate puis s’aperçoit qu’il est encore en survêtement. Il se relève, il s’assied. Il se relève. Il cherche Floozman des yeux, mais ce dernier a quitté la loge. Comme il se précipite dans le couloir, il sent une pression ferme sur son bras. Un homme d’âge mûr, vêtu d’un costume sombre s’adresse à lui.

— M Guidon. Nous vous connaissons et nous savons ce que vous ressentez. Je vous en prie, n’ajoutez pas à la confusion.

Brisé dans son élan, Cyril l’écoute sans réagir.

— Nous essayons de comprendre les évènements. Nous sommes mandatés par différentes institutions bancaires internationales. Cette affaire dépasse le cadre de la nation. Vous êtes un homme raisonnable, nous pensons que vous pouvez nous aider.

— Je veux récupérer ma femme, rentrer chez moi et la soigner. J’en ai marre de ce cirque !

— M Guidon., savez-vous que votre employeur vous licencie ?

— Quoi ? Comment ?

-Vous allez également être inculpé pour association de malfaiteurs. Pourquoi vous êtes-vous enfui du commissariat ? Pourquoi avez-vous accepté les sommes qui vous ont été remises ?

— Mais je ne me suis pas enfui, je...

— Vous voyez, vous avez tout intérêt à collaborer. Le moment venu, nous mettrons fin à tout ceci et vous pourrez prendre votre revanche. Mais nous devons combattre ce Floozman avec des armes efficaces. Un peu comme le clown de tout à l’heure, vous voyez... Je plaisante.

L’accablement qui s’empare de Cyril Guidon cède graduellement la place à un sentiment d’aventure. Quoi qu’il en soit, il ne peut pas en rester là.

— Suivez le mouvement, M Guidon et vous ne serez pas inquiété. Suivez le mouvement, rejoignez Floozman, nous reprendrons contact avec vous le moment venu. Dit le mystérieux personnage sur un ton apaisant.

Après un moment de silence, il prend congé. Seul le balancement d’un lourd rideau de velours cramoisi rappelle à Cyril la réalité de cette entrevue.

Maintenant, Cyril sent bien qu’il lui suffit de retrouver le chemin de sa récente mortification pour s’abandonner à Floozman avec une certaine sincérité. Il ne peut réfréner le soulagement honteux qui l’envahit à cette pensée. Il sait pourtant avec certitude que ce mystificateur est son ennemi. En serrant les poings, il se jure de reprendre sa femme et de se venger. De vagues récompenses symboliques sont associées à ce fantasme.

* * *

Floozman, Zachariah et la petite Preciosa marchent dans la nuit, le long de l’autoroute. Toutes les étoiles du ciel brillent au-dessus d’eux.

— Nous avons déjà marché ainsi le long du Gange, il y a bien longtemps. Raconte Floozman. Vous étiez un grand roi et moi, j’étais venu au monde sous la forme d’une très belle biche.

Un jour, je m’étais approchée d’un village pour faire entendre à mon faon le chant des lavandières et nous étions tombés dans un piège que je ne connaissais pas.

Comme vous vous rendiez dans votre palais d’été en grand appareil, vous avez croisé les villageois qui nous emmenaient et vous avez été ému par notre sort. Vous avez ordonné notre libération et l’interdiction des pièges dans toute la région. Vous avez également fait de grandes largesses aux villageois afin qu’ils vivent dans l’abondance et ne conçoivent pas de ressentiment à votre égard. Comme nous nous étions blessés en tombant dans le piège, vous nous avez confié à une jeune femme de votre suite qui nous a soignés et nourris avec des plats délicieux jusqu’à ce que nous arrivions au palais. Là, nous avons vécu heureux dans un magnifique parc où des troupeaux entiers allaient en liberté. Vous aimiez vous promener parmi nous dans la douceur parfumée du soir.

— Et maintenant, c’est à votre tour de nous libérer ? Demande le vieux Zachariah. Combien de fois est-ce déjà arrivé ?

— Bien des fois et de bien des manières. J’ai été votre esclave et vous m’avez aidé à étudier pour échapper à ma condition. J’ai été votre conseiller. J’ai été un cheval courageux et vous un chevalier pacificateur...

Si cette vie n’avait pas été employée à lutter pour la survie, vous auriez peut-être pu vous élever et vous souvenir de tout... .Mais maintenant, il vous faut partir, je n’ai pas de parc à vous offrir pour jouir paisiblement de tous les plaisirs humains, mais le monde vous appartient, Zachariah. Vous ne travaillerez pas, vous ne vous installerez pas, vous ne rechercherez pas l’accumulation de biens : vous n’aurez jamais été aussi près du ciel.

— Merci M Floozman, dit Preciosa. Moi aussi, un jour, j’aimerais faire quelque chose pour vous, mais vous êtes tellement fort !

— Tu sais, Preciosa, mon pouvoir n’est pas si grand. Je ne vois ni le passé, ni le futur. Je n’ai que quelques visions. Peut-être nous reverrons nous ? En attendant, j’insiste, il vous faut prendre la route. Certains « villageois » d’ici voudront vous suivre. Ne les rejetez pas. S’ils veulent travailler, laissez l’intendant leur trouver une occupation. S’ils ne veulent pas travailler, aidez-les, veillez à ce qu’ils vivent en paix.

De retour au campement, ils trouvent les Floozboys prêts à organiser le transfert du cirque. Après la représentation, un grand bal à ciel ouvert sera organisé pour absorber la foule et le surcroît d’énergie. Pendant le démontage du chapiteau, Floozman et les Floozboys feront semblant de dormir autour d’un feu. Zachariah et ses gens pourront alors s’emparer de la voiture de tête où se trouvent la clef et les papiers. Réveillés par le bruit du moteur, Floozman et les Floozboys se lanceront à sa poursuite à travers champ mais ils échoueront. À partir de ce moment, Zachariah contrôlera l’entreprise.

Pendant qu’un Floozboy détaille le rituel, Cyril Guidon fait son apparition, en courant.

— Floozman, Floozman, tout est laid ! J’ai perdu ma femme, j’ai tout perdu, mais j’ai vu la vérité. Je ne sais plus où aller. Je vous en prie, emmenez— moi avec vous. Ne me laissez pas, vous me devez des explications...

— Avec le cirque ?

— Non, avec vos gens. Je veux vous suivre et apprendre.

Floozman hésite longuement. Il pense à la sincérité de la prière de Cyril puis il regarde son visage. Il n’a pas changé. Aucune lumière n’en émane. Peut-il lui donner une chance ?

-Prenons le comme Flooz Novice. Nous verrons au bout de trois mois. Dit un Floozboy.

— D’accord, Cyril. Tu as atteint la grâce, mais très brièvement. J’ai entendu ta prière, mais seulement comme un écho tardif. Ton épouse a trouvé une autre voie à la suite de nos actions. Ton cas est étrange, mais tu mérites de nous suivre. Puisses-tu trouver ta voie avec nous...

— Ouiaiaiais, font les Floozboys.

Floozman se tait un instant avant d’ajouter :

— Et peut-être quelqu’un de bon et de puissant a-t-il délibérément précipité ton âme au plus profond de la désolation, dans l’entreprise et dans le sport, afin d’accomplir un dessein que nous ne connaissons pas...

— Woooooaah... font les Floozboys..

— Que les avocats s’occupent de la famille Guidon. Ordonne enfin Floozman. Objectifs : le cirque pour elle, l’initiation pour lui. Et ôtez-moi ce survêtement !

* * *

— Je dois parler aux betteraves ! Fait Floozman en prenant brusquement congé de la compagnie.

Comme il se dirige vers l’endroit le plus obscur de l’immense champ, une voix l’interpelle.

— M Floozman ! M Floozman !

Un homme en ciré se tient derrière lui, une torche électrique à la main.

— Il faut venir avec moi pour voir les malades, M Floozman. Il y en a quatre qui sont sortis spécialement de l’hôpital pour vous voir, M Floozman, c’est interdit, vous savez. Ils veulent seulement vous toucher. C’est très important pour eux...

Floozman le suit en trébuchant sur les lèvres des sillons. Un peu plus loin, les infirmes sont très proprement alignés, recroquevillés dans leurs chaises roulantes à l’exception d’un jeune paralytique allongé sur un brancard. Deux infirmières visiblement gênées les accompagnent.

— Bonjour, mes amis, dit Floozman, inquiet de ne rien ressentir.

Puis, brutalement, quatre esprits exaspérés s’arrachent à leur chair pour le questionner. L’immense détresse qui émane d’eux touche le cœur de Floozman et le fait chavirer. Il se concentre, dans l’attente d’une puissante prière qui le porterait jusqu’aux portes du ciel, mais rien n’advient. Les esprits tournoient autour de lui, les infirmes roulent leurs yeux couleur d’ivoire sale.

Comme il s’avance instinctivement pour caresser les malades, une des infirmières lui prend la main et la guide vers son ventre nu rendu glissant par la pluie fine qui vient de commencer.

— On dit que vous guérissez par l’amour charnel. Nous n’en pouvons plus. Je veux bien donner mon corps pour eux et ma camarade aussi.

— Nous sommes désespérés, M Floozman. Ces gens veulent mourir. Ajoute l’homme en ciré. La rumeur dit que...

— Non. Non. Nous n’avons pas prévu d’orgies. Dit Floozman, électrisé malgré lui. Je n’ai pas de vision, mais voici un million de milliards de dollars. Attendez-moi, nous pouvons mieux faire. Je dois appeler un hélicoptère.

Tout en vidant ses poches, Floozman se retourne. Il n’aperçoit que la nuit sur laquelle se découpe le toit illuminé du chapiteau, très loin...

— Laissez-moi juste vous embrasser la main, demande une vieille dame du fond de son fauteuil, apparemment inconsciente de la tourmente dans laquelle la présence tournoyante de son esprit plonge Floozman.

Les équipements médicaux se mettent à biper.

— Je vous bénis. Je vous bénis. Fait Floozman en étendant maladroitement sa main, les larmes aux yeux.

— Elle est morte ! S’écrie la seconde infirmière.

La pluie tombe.

— Comme ça...C’est tout ? Fait la première en écho, après une hésitation.

— Je crois que c’était le bon moment, ajoute l’homme au ciré, mais enfin...

Mais Floozman s’est enfui à travers champs, en direction de Plouvigny. Il lutte contre les violents soubresauts de son corps qui menace de se métamorphoser en Fred Looseman. Tantôt soulevé par la bourrasque, tantôt roulant sur les mottes de terre huileuses, il s’en va toujours plus loin, échauffé par la honte. C’est ainsi qu’il évite la milice de Plouvigny, les Floozboys partis à sa recherche, et les gitans qui lèvent le camp.

En parvenant à l’autoroute, à proximité de la base nautique, il résiste encore au bouleversement qui remodèle son corps et son esprit. C’est déjà l’aube. Il lève les yeux vers l’Est pour apercevoir l’infirmière qui l’a suivi jusque là et qui l’observe, les cheveux collés sur le visage.

— Je veux rester avec eux pour les sauver ! Je peux le faire. Je veux ressusciter les morts. Je ne veux pas disparaître pour recommencer encore et encore...Lui dit-il. Si je pouvais rester sous cette forme, je sauverais le monde et je serais enfin libre, moi aussi.

Le vent engendre une onde inquiète à la surface des eaux. La foudre s’abat tout près. Les premiers camions rouges du cirque filent sur l’autoroute, lavés par l’orage.

L’infirmière le prend dans ses bras. La pluie redouble d’intensité.

— Est-ce que tu dois te cacher ? Lui demande-t-elle tendrement.

— Je dois me perdre ! Répond Floozman en frissonnant. Vas-t’en. Tu ne comprendrais pas.

— Je t’aiderai.

Elle l’embrasse. Ils roulent sur le talus. Lorsque leurs corps heurtent le grillage en contrebas, Fred Looseman demande :

— Où est ma camionnette ? Je ne devrais pas être ici. Aidez-moi. J’ai eu une crise.

Plus tard, sans mot dire, l’infirmière accompagne Fred Looseman au service des urgences de l’hôpital de Plouvigny puis elle s’en va en emportant le manteau de Floozman.

Un hélicoptère survole le champ de betterave où s’activent encore les équipes du cirque. Des jeunes dansent encore parmi les papiers gras et les chevaux en liberté.


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